La vie suit son cours. A l'euphorie des premiers
jours, a succédé une espèce de routine ennuyante. Je me reverrais
presque revenue quatre mois en arrière, alors que la seule idée qui me
trottait dans la tête était de me faire faucher par un train, un peu
comme une Marguerite qui aurait choisi de venir brouter sur les rails
(je sais, mes métaphores sont toujours aussi foireuses).
Sauf que.
Même pas.
Certes,
ma vie ici est parfois résolument ennuyeuse et déprimante, mais y'a
quelque chose qui me pousse quand même à aller de l'avant, et à ne pas
repenser à quelques trucs glauques. Je ne suis pas encore prête à
rentrer en France, ma thérapie n'est pas terminée.
J'en suis à
mon deuxième boulot. J'ai eu un peu plus de mal à le dégoter celui-là.
C'était pas tellement la bonne période, avec tout l'exode de Français
venus chercher du boulot pour l'été.
Tout était bouché dans le
graphisme, je me suis résolue à chercher du boulot dans une autre
branche. Travailler dans les call centers me faisait mortellement
chier. Ca tombe bien, ils voulaient pas de moi. Et puis, en trafiquant
mon CV (comme environ 90% des gens), j'ai dégoté un boulot bien payé
comme linguist reviewer (me demandez pas la traduction française, j'en
sais strictement rien).
Faut
quand même que je dise que les employeurs irlandais font vachement
confiance. Ils m'ont demandé une référence de ma supposée ancienne
boîte où j'étais censée avoir déjà travaillé comme linguist reviewer.
Merde.
J'me
suis dit que j'allais briefer quelqu'un de mon ancienne boîte où je
travaillais comme coloriste (qui a quand même pour avantage d'être un
organisme de langues), et j'ai finalement opté pour une solution plus
radicale. J'ai appelé papa Mona en lui demandant de se faire passer
pour mon ancien employeur. On a créé une adresse mail pour l'occasion,
on a inventé un nom (qui s'avère en fait être celui d'un guide de haute
montagne), et il a joué le rôle de mon ancien employeur, bien entendu
super content de moi. J'ai été engagée le jour même, sans même
qu'aucune vérification ne fusse faite, sans même aucun entretien.
Mon
boulot est chiant. Enfin, pas vraiment chiant, mais disons que je suis
payée à l'heure et que je dois travailler supra lentement si je veux
gagner mes 144€ quotidien. Et j'aime les imprévus, du style quand on
vient me demander de prêter ma voix pour vanter les mérites de leur
entreprise. Me voilà embarquée dans les studios d'enregistrement, et
ils sont même ravis de voir que je sais déjà comment ça fonctionne
puisque j'ai déjà fait ça plusieurs fois auparavant (certes, "les fois
auparavant" se résumaient à chanter, gueuler et parler avec une voix
gonflée à l'hélium, ce qui, je vous l'accorde, n'avait rien de
sérieux).
Mieux
encore. Aujourd'hui, ils ont paumé mes documents à reviewer (cherchez
pas, c'est pas dans le dico). Je suis donc rentrée chez moi, tout en
sachant que ma journée de glandouille sera payée.
Bref, mon boulot
me plaît, même si ce n'est pas dans ma voie. Ca me fait une expérience
nouvelle, mes collègues sont de toutes nationalités et sont adorables,
et surtout ces 18€/heure sans expérience ont quelque chose d'attrayant
(surtout quand je sais par ma collègue Allemande qui est payée
28€/heure que je pourrai prétendre à un meilleur salaire à l'avenir).
C'est sûr que ce n'est pas le genre de trucs que j'aimerais faire toute
ma vie, mais pour deux petits mois, cela ne me dérange pas.
Je
cherche un autre boulot pour le soir, comme serveuse, ramasseuse de
verres ou autre trucs chiants. De ce côté là, j'ai un bon contact,
rencontré à l'aéroport, qui travaille comme serveur dans un resto 5
étoiles et qui gagne 200€ de pourboires par soir et qui pourrait peut
être me pistonner. A suivre.
Le boulot va bien, donc.
Pour ce qui est du bel Irlandais pour occuper mes nuits, c'est pas encore ça.
Y'en
a bien un qui me plaisait, mais non seulement il m'a mis une
ratatouille à la Wii, mais en plus, pire que tout, il a déjà une
copine. C'est nul.
Y'a bien mon contact
d'aéroport qui disait à peu près à toutes ses phrases que j'étais, je
cite, "une belle femme", et que j'ai fini par remettre à sa place en
lui disant que j'avais un copain à Paris (rappelons que c'est mon
contact de prestige 5 étoiles, vous comprendrez que, manipulatrice
comme je peux être parfois, je ne l'ai point envoyé paître).
Y'a
bien mon coloc sur qui je fantasme parfois (mais c'est juste pasque je
le mets en gage de lire l'étiquette de Chiroubles pour avoir droit de
le boire, et qu'il a un accent délicieusement pourri en lisant
l'histoire des vignes de Bourgogne). Suffit que je le vois débouler en
short avec ses espèces de sandales rouges immondes pour déchanter
illico presto. En plus, il n'a de beau que le sourire.
Y'a
bien un certain Gabriel qui, selon ma coloc, est amoureux de moi par
tous les éloges qu'elle lui fait de moi. Sauf que le Gabriel en
question ne m'a jamais vue. Et vice versa.
Oh et puis, mes colocs sont persuadés que j'ai quelqu'un dans ma vie.
Pasque depuis quelques jours, je sors tous les soirs. Y'a même un soir
où j'ai découché de manière imprévue, et ils n'ont pas été convaincus
par le fait que je puisse aller chez une copine mater un DVD et que,
dernier bus raté oblige, je suis restée dormir chez elle.
La vie est une chienne.
Et
puis, je visite l'Irlande. J'ai rencontré une fille avec qui je
m'entends merveilleusement bien, qui a en plus comme qualité de
travailler dans le tourisme et qui, de se fait, peut louer une voiture
pour 20€ par jour et avoir des tarifs d'hôtels. Un séjour dans le
Connemara - Achill Island etc pour moins de 150€, c'est pas donné à
tout le monde. Et y'a rien de mieux que les voyages et les paysages
peuplés uniquement de moutons pour se ressourcer.
Et parfois,
donc, je me fais chier. Je repense à Monsieur Psychose et compagnie, je
reste cloîtrée comme une none dans ma chambre au lieu de sortir toute
seule pour lier connaissance avec quelques beaux mâles dans un
quelconque pub. Je m'occupe comme je peux, avec mes bouquins, mon
carnet de voyage ou les films et séries que je suis obligée de
télécharger (ah oui, j'ai piraté le réseau internet du voisin au fait,
le mien ayant rendu l'âme) puisque ciné, y'a plus.
Et
puis j'ai l'impression que la distance fait qu'on m'oublie. Je ne suis
pas venue en Irlande en oubliant mes amis laissés en France, mais
l'inverse s'opère.
Pas tous, puisque y'en a déjà qui sont venus me
rendre visite et y'en a d'autres qui ont planifié une venue prochaine.
D'ailleurs, à ce propos, je vais bientôt revoir ex Monsieur Obsession
qui n'a plus d'obsession que le nom.
Je suis devenue
obèse, je connais les moyens de gruger dans le bus, je sais où acheter
de l'échalote ou que je ne trouverai pas d'avocat à moins de 1€02, j'ai
abandonné l'idée d'apprendre à mes colocs à pisser droit, je ne panique
plus quand je dois téléphoner en anglais, je sais qu'on me demandera
toujours ma carte d'identité pour rentrer au Czech Inn... Et mon
violoncelle me manque.
Concernant les
news parisiennes, maman Mona va suivre une thérapie. Pas tellement
anodine, puisqu'il y a des tas d'effets secondaires pas glop et qu'elle
risque d'arrêter de travailler en septembre.
Voilà, c'est à peu près tout.